Papy. Les fils qui se rejoignent

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De Colditz à Haïti, de la banque à la diplomatie culturelle : certains fils mettent du temps à devenir visibles.

On hérite parfois de bien plus que de ses origines.

La mémoire n’oblige pas à la rancœur. Le pardon n’exige pas l’oubli.

Un grand-père marqué par la guerre

Mon grand-père, René Cercelet, fut officier pendant la Seconde Guerre mondiale.

Prisonnier à l’Oflag IV-D, il s’évada à deux reprises avant d’être repris puis transféré à Colditz. Il fut décoré de la Croix de guerre.

Cette histoire, je l’ai reçue comme une part de notre mémoire familiale. Mais ce qui me frappe aujourd’hui n’est pas seulement ce qu’il avait traversé. C’est ce qu’il choisit de faire ensuite.

Il consacra une partie de sa vie professionnelle à l’éducation et à l’ouverture sur le monde.

Conseiller technique et culturel de l’Éducation nationale, détaché aux Affaires étrangères, il parcourut plusieurs pays dans le cadre de ses fonctions.

À sa manière, c’était déjà une forme de diplomatie par l’éducation.

Haïti, autour de 1980

Vers 1980, deux missions professionnelles le conduisirent en Haïti.

À cette époque, mon père, Jean Métellus, son gendre, ne pouvait pas retourner dans son pays, alors sous la dictature des Duvalier.

Papy devint ainsi, très concrètement, un trait d’union avec la famille restée en Haïti.

Il emportait des lettres, des photographies et des cadeaux. Il revenait avec des messages, des nouvelles et des souvenirs.

Des gestes simples.

Sauf lorsque l’on ne peut plus rentrer chez soi.

Il rapporta notamment deux œuvres de Préfète Duffaut. Bien des années plus tard, lors d’une visite à la maison, l’artiste voulut racheter l’une d’elles.

Ces objets ont ainsi eux aussi leur histoire : ils racontent une époque, des voyages, des liens familiaux et cette circulation entre la France et Haïti qui a précédé, bien avant que je ne le formule ainsi, une partie de mon propre engagement.

Ma mère, lien vivant

Ma mère est née juste avant la guerre.

Elle ne connaîtra réellement son père qu’à l’âge de six ans, après ces années de séparation imposées par le conflit.

Elle demeure aujourd’hui le lien vivant entre son histoire et la mienne.

Cette continuité familiale compte probablement davantage que je ne l’ai longtemps pensé.

On croit parfois construire sa trajectoire uniquement par ses choix. Avec les années, on découvre aussi des correspondances, des gestes et des valeurs qui nous précédaient.

D’une transmission à l’autre

Après trente années au sein de BNP Paribas, de la statistique à la transformation stratégique, j’ai poursuivi ce travail dans le conseil, notamment à l’aviation civile, continué à me former puis transmis à mon tour à l’École polytechnique Executive Education.

Ce parcours professionnel appartient évidemment à un autre monde que celui de mon grand-père.

Et pourtant, certains fils se rejoignent : apprendre, structurer, transmettre, accompagner.

Papy aurait probablement reconnu quelque chose de familier dans ce chemin.

Comme il avait été fier de son gendre lorsque Anacaona, la pièce de Jean Métellus, fut jouée au Théâtre national de Chaillot.

France, Haïti et transmission

Aujourd’hui, Haïti, la culture, la francophonie et la diplomatie culturelle occupent une place centrale dans mon engagement.

Je n’y vois pas une rupture avec mon parcours précédent.

J’y vois plutôt une convergence.

France et Haïti.
Entreprise et culture.
Transformation et transmission.

C’est dans ces croisements que je me reconnais le mieux.

La diplomatie culturelle telle que je la pratique aujourd’hui repose elle aussi sur des gestes parfois simples : mettre des personnes en relation, accueillir, transmettre un texte, accompagner une voix, faire circuler une œuvre, créer les conditions d’une rencontre.

D’une certaine manière, Papy avait déjà accompli certains de ces gestes.

Papy

Il était généreux et aimait nous inviter au restaurant.

Avec les années, il était devenu plus qu’un grand-père : un ami.

Il aimait aussi le football. Il admirait Raymond Kopa et Franz Beckenbauer, le « Kaiser », notamment pour son élégance.

Après ce qu’il avait vécu pendant la guerre, cette admiration pour un grand joueur allemand m’a toujours marqué.

Elle disait peut-être quelque chose de sa manière de regarder le monde.

La mémoire n’oblige pas à la rancœur. Le pardon n’exige pas l’oubli.

Cette phrase résume aussi la manière dont je regarde les liens entre la France et Haïti : ne rien oublier de l’Histoire, sans renoncer à écrire ensemble la suite.

1974 – 2026

En 1974, Haïti participait à sa première Coupe du monde.

La même année, Franz Beckenbauer conduisait l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à la finale face aux Pays-Bas de Johan Cruyff.

Cinquante-deux ans plus tard, les Grenadiers ont retrouvé la Coupe du monde.

J’ai pensé à Papy.

À cette conversation que nous aurions certainement eue.

Au football, bien sûr. À Beckenbauer. À Haïti.

Et probablement à tout le reste.

Peut-être que transmettre, c’est aussi cela : continuer, à notre manière, la conversation avec ceux qui nous ont précédés — et la partager.