De la crypte de la basilique Saint-Denis aux salons de l’Hôtel de Ville de Paris, en passant par les maisons de poésie et les mairies des 5ᵉ et 6ᵉ arrondissements, la fin du mois de mai et le mois de juin 2026 ont été jalonnés de rencontres artistiques et littéraires particulièrement riches.
Ces rendez-vous étaient très différents : une exposition, des lectures, une anthologie franco-marocaine, le Marché de la Poésie, l’anniversaire d’une maison d’édition, une soirée consacrée à la mémoire de l’esclavage et une remise de décoration.
Pourtant, un même fil les reliait : la manière dont les œuvres, les livres et les voix permettent à la mémoire de circuler et aux générations de se rencontrer.
Repères
Période : du 28 mai au 23 juin 2026
Lieux : basilique cathédrale Saint-Denis, Société des Poètes français, Maison de poésie Émile Blémont, place Saint-Sulpice, mairies des 5ᵉ et 6ᵉ arrondissements et Hôtel de Ville de Paris
Temps forts : exposition d’Anne Slacik, publication de Brééna Rose Anadini Bélizaire, anthologie franco-marocaine, Marché de la Poésie, 50 ans des Éditions Maurice Nadeau, 25 ans de la loi Taubira et distinction de Darline Cothière
Rôle : présence, représentation de l’Association des Amis de Jean Métellus, rencontres littéraires et mise en relation
Fil conducteur : littérature, poésie, mémoire, francophonie et transmission
Sous les voûtes de Saint-Denis, retrouver une lumière
Le 28 mai, j’ai assisté au vernissage de Voix des lumières, l’exposition d’Anne Slacik présentée dans la crypte de la basilique cathédrale Saint-Denis.
Le lieu était déjà une présence : la pierre, les vitraux, les tombeaux et la fraîcheur de la crypte, alors que la chaleur pesait à l’extérieur. Dans ce cadre, les peintures d’Anne Slacik semblaient prolonger la lumière des vitraux, comme si la couleur entrait en dialogue avec des siècles de mémoire.
Cette visite avait pour moi une résonance très personnelle. Je n’avais pas revu Anne depuis plus de vingt ans.
Nous avons naturellement évoqué Les Sept Péchés capitaux, le livre manuscrit-peint qu’elle avait réalisé en 2006 avec Jean Métellus, en seulement seize exemplaires.
Il existe des œuvres que l’on ne retrouve pas seulement : elles reviennent éclairer un chemin. Cette rencontre rappelait combien la peinture et la poésie peuvent continuer à dialoguer bien après la création d’un livre.

Quand le Prix Jean Métellus ouvre un passage
Le lendemain, 29 mai, une autre forme de transmission était à l’œuvre à la Société des Poètes français.
Un extrait de Déesses de l’exil – Ce que le patriarcat n’a pas tué, de Brééna Rose Anadini Bélizaire, figurait dans l’anthologie Liberté ad libitum, dirigée par Suzanne Dracius.
Pour la première fois, une lauréate du Prix Jean Métellus voyait ainsi son texte entrer dans une anthologie, être présenté dans un lieu littéraire reconnu et rejoindre d’autres voix.
Cette étape était importante pour Brééna, mais aussi pour le Prix Jean Métellus, porté par l’Association des Amis de Jean Métellus et l’AFHES. Elle confirmait qu’un prix ne doit pas seulement distinguer une œuvre : il doit l’aider à circuler, à rencontrer ses lecteurs et à ouvrir de nouveaux passages.
Nous reviendrons plus largement sur le parcours de Brééna et sur le chemin suivi par son livre dans un article qui lui sera spécialement consacré.
Entre les deux rives du poème
Le 3 juin, à la Maison de poésie Émile Blémont, j’ai assisté au lancement de l’anthologie poétique franco-marocaine Entre les deux rives du poème.
Les textes passaient d’une langue à l’autre, du français vers l’arabe et de l’arabe vers le français. Cette circulation donnait à la soirée une profondeur particulière : chaque traduction devenait une nouvelle manière d’écouter et de rencontrer l’autre.
J’y participais avec deux engagements qui se rejoignent de plus en plus naturellement : comme président de l’Association des Amis de Jean Métellus et comme secrétaire général de La Nouvelle Pléiade, présidée par l’écrivain sénégalais Malick Diarra.
J’étais heureux d’être accompagné de mes frères Jean-Jacques et Philippe, de Maxime Dumont pour l’AAJM, ainsi que de mon ami franco-marocain Khalid Saad Zaghloul, qui nous a fait l’honneur de lire plusieurs poèmes en arabe littéraire.
Merci à Sylvestre Clancier, Muriel Augry, Mounir Serhani et à toutes celles et ceux qui ont rendu cette rencontre possible.
Cette soirée faisait naître une perspective que je souhaite continuer à explorer : celle d’une diplomatie poétique entre la France, Haïti et le Maroc. La poésie peut parfois ouvrir des passages que les discours institutionnels ne savent pas créer.

Au Marché de la Poésie, faire circuler les livres
Le 6 juin, place Saint-Sulpice, le Marché de la Poésie offrait un autre visage de cette circulation.
J’y étais notamment pour accompagner la mise en lumière de l’ouvrage de Brééna Rose Anadini Bélizaire. Voir Déesses de l’exil – Ce que le patriarcat n’a pas tué présenté sur le stand de la Maison de Poésie, aux côtés de Sylvestre Clancier, avait quelque chose de simple et de fort.
Une œuvre commence véritablement à vivre lorsqu’elle quitte le cercle de sa création, rencontre ses lecteurs et trouve des passeurs pour l’accompagner.
La journée fut également faite de retrouvailles et de croisements précieux : Sapho, dont Jean Métellus m’avait parlé et que j’ai beaucoup écoutée autrefois ; Bruno Doucey, éditeur de Rhapsodie pour Hispaniola et gardien de la mémoire de Pierre Seghers ; Jean Berthet ; Muriel Augry ; Lisette Lombé ; Watson Charles ; Maggy de Coster ; Seyhmus Dagtekin et Monique Calinon, du PEN Club.
Le Marché de la Poésie rappelle que la littérature n’est jamais un monde clos. Un livre y devient un point de rencontre, parfois même le commencement d’un projet ou d’une amitié.

Maurice Nadeau, la fidélité aux voix nouvelles
Le 11 juin, à la mairie du 5ᵉ arrondissement, les 50 ans des Éditions Maurice Nadeau ont constitué l’un des moments les plus marquants de ce mois.
Il y avait plus qu’un anniversaire : un véritable moment de mémoire littéraire parisienne. Dans la salle se retrouvaient des auteurs, des éditeurs, des lecteurs et des compagnons fidèles d’une aventure éditoriale indépendante.
Le film Maurice Nadeau – Révolution et littérature a rappelé une trajectoire exceptionnelle : Les Lettres Nouvelles, La Quinzaine littéraire, les combats intellectuels, les fidélités, les ruptures et cette exigence constante consistant à lire avant les autres.
Éric Chartier a ensuite donné voix à une lettre d’Antonin Artaud adressée à Maurice Nadeau, Le monde va mal. Un texte radical, dirigé contre les conformismes et les conforts de son époque.
Puis une autre lettre a fait entrer Jean Métellus dans cette histoire. Maxime Dumont a lu une lettre de Maurice Nadeau consacrée à Au pipirite chantant.
Nadeau y évoquait le retentissement du recueil, le rôle de « découvreur » qu’on lui attribuait, mais aussi les réalités fragiles de l’édition indépendante. Tout était là : le risque, la confiance, la solitude de l’éditeur, la patience des libraires et la nécessité de savoir reconnaître une voix avant qu’elle ne soit consacrée.
La présence de cette lettre montrait que les archives ne sont pas seulement des traces du passé. Lorsqu’elles sont relues et partagées, elles rendent à nouveau perceptibles les relations humaines, les convictions et les risques qui ont permis aux œuvres d’exister.
Je remercie Gilles Nadeau pour la fidélité vivante qu’il porte à l’œuvre de son père, ainsi que Laure de Lestrange, Delphine Chaume et Florence Berthout, maire du 5ᵉ arrondissement, pour l’accueil réservé à cette célébration.
À une époque qui confond parfois visibilité et postérité, Maurice Nadeau rappelle une vérité essentielle : publier ne consiste pas à accompagner le bruit du monde, mais à reconnaître, parmi les voix encore fragiles, celles qui resteront.
La mémoire transmise par les arts
Le 20 juin, à la mairie du 6ᵉ arrondissement, j’ai assisté au concert-lecture proposé par Jean-Marc Crantor à l’occasion des 25 ans de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
Dans une salle comble, malgré la chaleur, les textes de Philippe Martial ont été lus par Céline Samie, tandis que le gwoka, porté notamment par Cyrille Daumont, donnait à la soirée son souffle musical.
Cette rencontre affirmait une conviction simple : la mémoire se transmet aussi par les arts, la présence et l’écoute.
Après la célébration des Éditions Maurice Nadeau dans le 5ᵉ arrondissement, cette soirée témoignait une nouvelle fois du rôle précieux que peuvent jouer les mairies parisiennes lorsqu’elles ouvrent leurs portes à la littérature, à l’histoire et à la transmission.
La mémoire n’est jamais seulement un devoir. Lorsqu’elle est portée par les mots, les voix et la musique, elle devient aussi une force de rassemblement.
Darline Cothière, un chemin de liberté
Le 23 juin, enfin, j’ai assisté dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris à la remise des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres à Darline Cothière.
Jean-Marc Ayrault, ancien Premier ministre et président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, lui a rendu un hommage d’une grande justesse.
La présence de l’ambassadeur d’Haïti en France, Louino Volcy, et du consul général d’Haïti à Paris, Jean Jocelyn Petit, donnait à la cérémonie une résonance particulière.
Mais le cœur de ce moment se trouvait dans le parcours ainsi honoré.
D’Haïti à Paris, Darline Cothière a construit une œuvre concrète au service de la parole libre, des journalistes en exil, de la dignité et de la transmission. Son discours, puis la lecture de ses propres textes poétiques, ont rappelé qu’une distinction ne reconnaît pas seulement une fonction : elle honore une voix, une fidélité et une exigence.
Cette cérémonie concluait magnifiquement ce mois de rencontres. Après Saint-Denis, les maisons de poésie et les mairies des 5ᵉ et 6ᵉ arrondissements, l’Hôtel de Ville illustrait à son tour ce que Paris sait faire de meilleur : accueillir, reconnaître et relier.

Faire vivre la mémoire en la mettant en mouvement
Pris séparément, chacun de ces rendez-vous racontait une histoire particulière. Ensemble, ils dessinaient un paysage cohérent.
Une artiste retrouvée après plus de vingt ans. Une jeune autrice haïtienne dont la voix commence à circuler. Des poèmes franchissant les frontières des langues. Un éditeur capable de reconnaître des œuvres avant leur consécration. Des artistes mobilisés pour transmettre la mémoire de l’esclavage. Une femme honorée pour son engagement en faveur de la liberté de la presse.
La transmission ne consiste pas simplement à conserver. Elle suppose de remettre les œuvres en circulation, de relire les archives, de présenter les livres, de rapprocher les personnes et d’ouvrir des lieux où les voix peuvent être entendues.
C’est cette mémoire vivante, mobile et créatrice que je souhaite continuer à servir.
