À l’invitation de S.E. Louino Volcy, Ambassadeur d’Haïti en France, j’ai participé le 7 octobre 2026 à une rencontre avec la philosophe Magali Bessone autour de son nouvel ouvrage, Ce que nous devons à Haïti – Réflexions philosophiques sur la justice réparatrice. Un échange qui prolonge une réflexion engagée un an plus tôt à la Fabrique de la diplomatie et qui pose une question essentielle : que faisons-nous aujourd’hui d’une injustice historique dont les effets continuent de travailler le présent ?

« Il faut vraiment faire la distinction entre la réparation et la charité »
La formule de Magali Bessone est restée avec moi.
Elle résume une grande partie de l’échange auquel nous avait conviés S.E. Louino Volcy, Ambassadeur d’Haïti en France, dans les salons de l’Ambassade, autour du nouvel ouvrage de la philosophe :
Ce que nous devons à Haïti – Réflexions philosophiques sur la justice réparatrice.
Magali Bessone est philosophe, professeure de philosophie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France. Son livre prend Haïti comme un « cas critique » pour poser une question beaucoup plus vaste : comment penser la justice lorsqu’une injustice appartient au passé, mais que les structures qu’elle a produites continuent d’agir dans le présent ?
Ce sujet ne m’était pas étranger.
De la Fabrique de la diplomatie à l’Ambassade d’Haïti
En septembre 2025, j’avais déjà entendu Magali Bessone à La Fabrique de la diplomatie, lors d’une table ronde consacrée aux relations bicentenaires franco-haïtiennes.
Son livre n’était alors pas encore paru.
Cette rencontre avait constitué pour moi un moment important. Elle réunissait diplomates, universitaires et acteurs engagés autour d’une question longtemps reléguée aux marges du débat public français : celle de l’indemnité imposée à Haïti en 1825 et de ses conséquences.
Un an plus tard, retrouver Magali Bessone à l’Ambassade autour d’un ouvrage désormais achevé permettait de mesurer le chemin parcouru dans la réflexion.
Son approche a notamment le mérite de déplacer la question. Il ne s’agit pas simplement de demander : que s’est-il passé en 1825 ? Il s’agit de se demander : que signifie réparer aujourd’hui ?

Comprendre la « double dette »
Le cas haïtien possède à cet égard une singularité historique.
En 1825, vingt et un ans après l’indépendance conquise par les anciens esclaves de Saint-Domingue, la France impose à la jeune République une indemnité considérable en échange de la reconnaissance de son indépendance.
Mais Haïti ne dispose évidemment pas des ressources nécessaires pour acquitter immédiatement une telle somme.
Le pays doit donc également emprunter auprès de banques françaises pour payer l’indemnité réclamée par la France.
C’est cette mécanique que désigne l’expression de « double dette » : au poids de l’indemnité elle-même vient s’ajouter celui des emprunts contractés pour la financer, avec leurs intérêts et leurs conséquences financières.
Après trente années passées dans le secteur bancaire, je suis particulièrement sensible à cette dimension du dossier.
Une dette n’est jamais seulement un chiffre inscrit dans un bilan. Sa structure, son coût, sa durée et les conditions dans lesquelles elle est contractée peuvent profondément déterminer les marges de manœuvre d’un État, d’une entreprise ou d’un individu.
C’est aussi ce qui rend le cas haïtien si particulier : l’histoire politique de l’indépendance rencontre ici très directement l’histoire financière.
Réparer ne signifie pas seulement compenser

L’un des intérêts majeurs de la réflexion de Magali Bessone est précisément de ne pas réduire la réparation à un remboursement financier. Elle distingue et articule plusieurs dimensions.
La réparation est épistémique, parce qu’il faut d’abord faire connaître les faits, combattre leur effacement et les représentations qui en sont héritées.
Elle est économique, parce qu’une injustice ayant produit des effets matériels ne peut être traitée uniquement par des déclarations symboliques.
Elle est enfin politique, parce que la finalité n’est pas de reconstituer artificiellement un monde disparu, mais de transformer les relations qui perpétuent les asymétries héritées de l’histoire.
Une autre phrase prononcée au cours de la rencontre me paraît particulièrement éclairante : il s’agit de
« transformer des structures d’inégalités pour qu’elles deviennent des structures qui favorisent des relations d’égalité ».
C’est probablement là que se situe l’enjeu essentiel.
La réparation n’est pas la charité. Elle n’est pas davantage une politique d’aide au développement à laquelle on donnerait simplement un autre nom.
Elle suppose une reconnaissance de la nature de la relation historique et une réflexion sur les conditions dans lesquelles une relation différente peut être construite.
De la mémoire au partenariat

Depuis plusieurs mois, j’ai choisi de prendre publiquement part au débat sur l’indemnité de 1825.
Ma conviction est simple : la mémoire de cette histoire n’a de véritable portée que si elle nous permet d’interroger le présent et de construire l’avenir. La relation franco-haïtienne ne peut évidemment pas être réduite à la dette. Elle est faite d’histoire, de culture, de langue, de circulation des hommes et des idées, d’engagements personnels, familiaux, intellectuels et diplomatiques.
Mais une relation durable ne peut pas davantage se construire sur des non-dits : reconnaître le passé ne signifie pas s’y enfermer. Cela peut au contraire permettre de bâtir un partenariat plus lucide, plus équilibré et plus fécond.
Cette question traverse désormais une partie importante de mes engagements : comment faire de la mémoire une ressource pour l’avenir plutôt qu’un simple inventaire des blessures du passé ?
Une rencontre également faite de liens personnels
La richesse de cette rencontre tenait aussi aux personnes réunies autour de la table.
Aux côtés de S.E. Louino Volcy et de Magali Bessone se trouvaient notamment S.E. Lilas Desquiron, Ambassadrice et Déléguée permanente d’Haïti auprès de l’UNESCO, Jean Audin Catel, Rotchild François, Conrad De La Fuente, Sylvie Descollines, Maxime Dumont, ainsi que moi-même.
Retrouver Lilas Desquiron avait pour moi une résonance particulière. Je la connais depuis mon enfance.
Les années et les trajectoires avaient naturellement éloigné les chemins, avant que je ne la retrouve plus récemment au Salon du livre haïtien d’Haïti Futur ou à l’UNESCO, notamment lors de la Journée internationale des femmes afrodescendantes en juillet dernier.
La retrouver cette fois autour de la même table à l’Ambassade constituait l’un de ces petits fils que la vie fait parfois réapparaître : de l’enfance à la transmission, de la culture à la diplomatie, d’Haïti à la France et à l’UNESCO.
La présence de Maxime Dumont, mon cousin, ajoutait également à cette rencontre une dimension familiale qui n’était pas sans signification pour moi.
Ces moments rappellent que les relations entre deux pays ne sont jamais seulement l’affaire des institutions. Elles sont aussi faites de générations, de parcours, de retrouvailles, de transmission et de fidélités.
Transformer le monde plutôt que corriger le passé
Le titre choisi par Magali Bessone pour l’introduction de son ouvrage pourrait finalement servir de fil directeur à toute cette réflexion :
« La justice réparatrice : transformer le monde plutôt que corriger le passé. »
On ne réécrit pas l’histoire. On ne peut davantage prétendre effacer ce qui s’est produit. Mais nous pouvons décider de la manière dont nous recevons cet héritage et de ce que nous choisissons d’en faire.
C’est peut-être précisément là que mémoire, philosophie et diplomatie peuvent se rejoindre, non pour entretenir indéfiniment le contentieux, mais pour regarder l’histoire en face et se demander, ensemble :
quelle relation voulons-nous désormais construire entre Haïti et la France ?
Je remercie chaleureusement Magali Bessone pour la profondeur et la liberté de sa réflexion, ainsi que S.E. Louino Volcy et l’Ambassade d’Haïti en France pour avoir ouvert cet espace de dialogue.

